Dans la rue silencieuse, l'enfant joue, à califourchon sur un muret blanchi par la poussière. Le soleil, très haut, brûle les maisons et les rues, le sable, les visages et les mains. Sur son grand cheval blanc, l'enfant galope à travers le désert, la face fouettée par l'air chaud, les doigts agrippés à la longue crinière. De l'autre main, il claque la croupe de sa monture imaginaire pour la faire aller plus vite encore, et il pousse de petits cris de plaisir et de peur. Les sabots s'enfoncent dans le sable pour le rejeter loin derrière. L'encolure et le poitrail luisent de sueur, les naseaux frémissants aspirent avec force et régularité.
La rue est tranquille, il est midi, un midi semblable aux autres jours, avec parfois le passage d'un véhicule, d'un homme ou d'un chien. Une voix, d'un ton autoritaire, appelle l'enfant. Il demeure sans broncher, toujours à califourchon sur le muret, les yeux à demi-fermés, dans son rêve de galopades et de désert, et la mer est si proche qu'il sent bientôt des gerbes lui éclabousser les mollets. Il hume l'odeur salée du grand large et ses jambes frêles étreignent le corps puissant du cheval dont les foulées se font de plus en plus rapides et amples. La bête mêle le sel de sa sueur à celui de la mer et frappe les vagues de ses sabots rageurs. Tout à sa joie, l'enfant continue à l'exciter en frappant d'une main le muret.
On entend au loin un bruit sourd et brutal, comme une détonation qui se répercute d'écho en écho à travers la vallée. Puis le silence, avant qu'une jeep traverse le village en tirant derrière elle une remorque pleine d'hommes sales et déguenillés qui rient. Sauf un, au regard triste et insistant, qui dévisage longuement l'enfant. Celui-ci ne le regarde pas. Il a les yeux clos sous le dur soleil, les lèvres entrouvertes et le souffle court de l'infernale galopade. Parfois, il flatte l'encolure du cheval et sa paume rencontre le muret rugueux et chaud qu'il talonne des deux pieds.
Une voix de femme se fait entendre, aussi insistante que le regard de l'homme. La mère sort d'une maison, de l'autre côté de la rue, fait un geste impatient pour appeler son fils. Il ne l'écoute pas, daigne à peine tourner la tête. A huit ans, il est bien assez grand pour ne plus devoir obéir comme un gosse ! La mère appelle encore puis rentre dans la maison, semblable aux autres de la rue, grise et lézardée, avec un pan de mur à demi abattu et, sur la façade, des trous ronds et irréguliers, juste assez larges pour regarder au travers ou y passer le doigt, ce que l'enfant fait souvent, pour s'amuser.
Le cheval galope inlassablement, l'enfant, minuscule, accroché à sa crinière. Le petit humain puise en lui sa force et son courage, son endurance et son invincibilité.
Pourtant, un peu plus tard, après une déflagration plus forte qui semble déchirer l'air, les habitations et les rues, il ne reste plus, à la place du muret et de l'enfant, qu'un grand trou dans le sol. Et au bord de ce trou, maculés d'un sang qui n'en finit pas de se répandre dans le sable, un morceau de jambe déchiquetée et un pied nu encore dans sa sandale.